
Intervention de Mr MACDISSI
Maître de conférence de Sciences économiques à l’U.A.G. (Guadeloupe)
Messieurs les élus, chers collègues, mesdames messieurs, je remercie le sénateur LISE de nous avoir invités ce matin à participer à ce colloque et je vous remercie tous d’être présents. Je vais traiter un sujet d’économie : les conséquences et perspectives dans le cadre de l’évolution statutaire et, ou institutionnelle.
Je vous ferai un commentaire sur écran à vous montrer concernant des chiffres de l’économie martiniquaise et, accessoirement, quelques chiffres concernant deux pays de la région de la Caraïbe.
Je tiens à faire deux remarques : la première concernant le politique et l’économie. Ce matin, on a abordé ce sujet. Il ne faut pas qu’il y ait de confusions, les deux vont ensemble. L’un est nécessaire à l’autre. Il n’y a pas lieu de dire que chaque chose doit avancer séparément. A ce sujet, il y a une grande réflexion sur les sciences économiques en France.
Un ouvrage vient d’être publié chez Fayard par le professeur FITOSSI sur l’enseignement des sciences économiques dans le supérieur. L’université Antilles Guyane y figure puisque j’y ai participé et j’ai mené une enquête auprès de mes collègues des facultés et des départements de sciences économiques en France. La deuxième remarque, qui est aussi importante, concerne la structure. Le problème que nous abordons aujourd’hui, et que nous avons abordé depuis ce matin, porte fondamentalement sur la structure. Qui dit structure dit forcément temps, difficultés, rigidité, problèmes, contraintes et limite. Il faut avoir conscience que la situation économique et sociale que je vais présenter pose un grand nombre de problèmes.Il faut les traiter le plus rapidement possible. D’ailleurs, j’ai eu l’occasion de participer à Montpellier à un colloque sur la loi d’orientation, en présence de M. le sénateur LISE, dans lequel on avait évoqué ces problèmes ainsi que les différentes dispositions de cette loi, pour traiter partiellement ou totalement un certain nombre de ces problèmes.
Je vous propose un plan en trois parties. Je ne vais pas aller trop en profondeur parce que le temps qui m’est imparti est court. Une première partie portera sur les échanges commerciaux de la Martinique, une deuxième partie sur les ressources humaines et une troisième partie sur la production.
Le premier tableau que je vous propose traite des indicateurs de comparaison. Le tableau représente 21 pays dont 15 pays du CARICOM, les 3 DFA et 3 pays qui sont respectivement la République dominicaine, Cuba et Porto Rico, dont deux, la République dominicaine et Porto Rico, qui sont des pays observateurs du CARICOM. L'objet de ce tableau est de montrer deux choses : d'abord, les échanges commerciaux (importations, exportations et taux de couverture qui est le rapport entre importations et exportations). Deuxièmement, il s’agira d’analyser avec vous le PIB par habitant qui représente le niveau de vie, et encore mieux l'indicateur du développement humain qui reprend le PIB par habitant et qui rajoute l'état de la santé par l'espérance de vie à la naissance ainsi que le niveau de l'éducation par l'alphabétisation et le niveau de scolarité.
Nous constatons que, s'agissant de la Martinique, le taux de couverture pour 1997 est de 12 %. Il varie entre 87 et aujourd'hui entre 12 et 16, 8 %. Si nous regardons de façon à relativiser les chiffres, nous voyons que sur les 21 pays, il y en a 4 seulement qui présentent un excédent commercial. Il y a Guyana, puis Porto Rico, Surinam et enfin Trinidad et Tobago. Si ces pays présentent un excédent commercial, c'est pour des raisons diverses : par exemple, Porto Rico (c’est très important parce que tout à l’heure, le sénateur LISE prenait le cas de Porto Rico) a une industrie qui représente 40 % du PIB. Il y a une forte exportation vers les USA et les échanges sont très importants. S'agissant du Surinam, il y a exportation de la bauxite. Trinidad, ce sont les exportations de pétrole et pour Guyana, il y a les exportations de bauxite. Pour ces pays ainsi que pour d’autres, le taux de couverture peut être fort ou faible, soit par l’effet des exportations, soit par les effets des importations ou les deux à la fois. Si je prends le cas de Guyana, les importations sont très limitées parce qu’il y a des barrières tarifaires et, deuxièmement, il y a un niveau qui ne permet pas d’importer. On peut trouver toutes les explications nécessaires, soit au niveau des importations, soit des exportations, soit des deux à la fois.
Deuxièmement, s'agissant du niveau de vie, nous voyons que la Martinique dispose d’un niveau de IDH très élevé mais nous voyons également que les autres pays de la caraïbe ont tendance à monter, ce qui est une très bonne chose. C’est une très bonne perspective dans la coopération régionale avec les pays de la caraïbe. Mais, en même temps, un niveau de vie élevé, c'est une lame à double tranchant. Il y a une forte consommation, ce qui ressort dans les statistiques de la consommation finale des ménages et des administrations. Cette consommation donne comme résultat une augmentation des importations et par conséquent, une aggravation du déficit commercial. Si ÿa vous intéresse, vous pouvez vous procurer ces statistiques auprès de l’INSEE ou de l’IEDOM. Vous pourrez les commenter calmement et les regarder parce nous sommes dans un milieu caribéen et il est très important, dans une perspective d’évolution statutaire et institutionnelle, de faire une analyse comparative avec les autres pays de la caraïbe.
Le deuxième tableau que je voudrais vous proposer concerne la Martinique, toujours sur la provenance et la destination des biens échangés. Nous constatons qu'il y a manque de diversification sur le plan des clients et des fournisseurs. Nous voyons par exemple que sur le plan des échanges, sur le territoire national, en pourcentage, ÿa représente 64,9%. Si nous ajoutons l'union européenne, hors la France, ÿa nous fait 80 %. Il est certain que ce qui nous importe le plus, ce qui ressort de l'idée de la coopération régionale, c'est de regarder les échanges avec les petites Antilles et les grandes Antilles, ce qui correspond en importation à 2,3 et 0,3 et ici 2,1 et 0,5, qui font 2,6. Nous sommes à 3 % à peu près des échanges avec la caraïbe. Il y a un constat d'un manque de diversification en terme de produits, en terme de clients et en terme de fournisseurs. La question nous interpelle pour savoir, dans une perspective de changement, ce qui va se passer. Est-ce que cette diversification va rester limitée ou va-t-elle augmenter ?
Pour répondre à cette question j’irai très vite - j'ai pris deux pays : Barbade et Surinam. Ils sont indépendants, Barbade depuis 66 et Surinam depuis 75. Il ressort pour l'année 97, pour les 12 premiers clients et 12 premiers fournisseurs, qu’il y a un peu plus de diversifications en terme de produits, en terme de clients et de fournisseurs. Mais, si vous ajoutez les 12 pays qui y sont, en importations et exportations, ÿa représente de 95 à 98 %. Si je prends le cas de la Barbade, qu'est-ce que nous voyons en terme de clients et de fournisseurs ? Les pays clients de la Barbade dans la caraïbe sont Trinidad et Tobago je mets de côté le Vénézuéla Saint Kits et Belize puisqu’elle fait partie du CARICOM. Les échanges commerciaux intra caribéen sont des échanges limités. C'est un point sur lequel j'ai voulu insister pour qu'on ne dise pas dans le sens de dire qu’on va passer de 3 % à 20 % ou 30 %. La structure qui existe déjà, c'est une structure qui doit bouger mais pour cela, elle ne peut pas faire un saut. Pour faire un saut, il faut des raisons. Ces raisons ont été évoquées par M. OSENAT, à juste titre, en tant que chef d’entreprise. Tout à l'heure, quand j'arriverai à la production, je reprendrai ces quelques pistes. Ce sont des éléments très importants à prendre en considération.
Je retiens trois éléments sur le problème, dans le cas d’une évolution statutaire et institutionnelle. Le premier élément, c'est l’intensification des échanges avec la caraïbe. Indiscutablement, c'est une piste sur laquelle il faut travailler. La deuxième chose c’est la diversification des produits, des clients et des fournisseurs. Enfin, la troisième piste, c'est la piste que les Antilles, la Martinique et la Guadeloupe peuvent jouer ce qu’on appelle un rôle de pays relais, de pays intermédiaire dans les échanges entre l'Europe, la caraïbe, voire l’Amérique Latine. Simplement, il faut voir aussi que l’Europe a des accords avec les pays ACP de la caraïbe. Il y a la non-réciprocité dans les rapports. Il y a un certain nombre de contraintes et de difficultés, mais ceci dit, il y a une possibilité très potentielle de développer les échanges dans lesquels la Martinique pourrait jouer un rôle d'ouverture vers la caraïbe et qu'elle soit la porte, je dirais, de l’Europe vers la caraïbe et l’Amérique Latine. Voilà sur le plan des échanges extérieurs.
Sur un deuxième plan, je vais essayer de lire le document le rétroprojecteur étant en panne . s’agissant des ressources humaines. La population active à la Martinique représente 165 900 personnes dont 86 000 hommes et 79 800 femmes : 42% dans le secteur public au sens large du terme. 48500 chômeurs dont 22600 hommes et 25900 femmes. 1 jeune sur 2 est au chômage, 2 femmes sur 3, 2 sur 5 pour les moins de 30 ans, 1 sur 2 de longue durée (deux ans et plus) . S'agissant du RMI, un chiffre significatif : en 1998, 26 500 RMIstes. Aujourd’hui en 2000, 30 000. 17,8% de la population active. 2 sur 3 sont sans personne à charge. 1 sur 2 de moins de 34 ans, 47, 6 % inscrit depuis plus de 3 ans. Les personnes couvertes par le RMI représentent 46 000 personnes en 98 et 52 000 en l'an 2000.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que sur le plan social, ÿa ne va pas. Les indicateurs sont mauvais, indiscutablement. On a privilégié jusqu'à maintenant le traitement social, ce qui n’est pas mauvais. Le traitement social seul ne suffit pas. Il faut qu'il soit accompagné d'un traitement économique. C’est une piste qui est très importante et je pense que c’est un élément très fondamental à prendre en compte dans le projet de développement économique et social - j'ajoute le mot social - durable de la Martinique.
Quels sont les conséquences dans le cadre d'une évolution ? Première conséquence importante - puisque ÿa a été dit tout au long de cette journée - c'est mieux maîtriser à la fois le traitement social et le traitement économique. Deuxième chose qui est importante, c’est la mobilité du capital humain, c’est-à-dire, mobilité au sein de la caraïbe, voire l’Amérique Latine, voire l'Europe. Des échanges culturels, universitaires, scientifiques en deuxième point. Et un troisième point qui est également important : l'objectif principal, la réduction du chômage.
J’ai dégagé quelques atouts puisque je connais la population martiniquaise depuis plus de 24 ans. C’est une population jeune, qualifiée, dynamique et solidaire. Il y a une solidarité et souvent, on vous envie pour cette solidarité. Tant mieux pour vous. Ce sont des atouts très importants parce qu’ils vont permettre de mieux maîtriser l’ensemble des pistes que j’ai dégagées tout à l’heure, ce qui me permet d’assurer la transition avec la troisième partie la production, c’est-à-dire le chômage. Pour le combattre, il faut créer des emplois. Pour ces créations, dans le secteur marchand ou non marchand, la raison est simple : il faut le justifier. Un chef d’entreprise crée un emploi s’il en a besoin. C’est vrai que les lois incitent à la création d’emplois par des incitations fiscales et sociales, mais s’il n’y a pas nécessité, il n’y aura pas de création d’emplois. Ce qui veut dire - restons fermes sur la question- que la production est la seule créatrice d'emploi.
Cela m'emmène au dernier tableau. Sur la production, nous avons le PIB qui représente 6 % en agriculture, 7 % en industrie, 7 % en bâtiments et travaux publics et 80 % pour le reste. Il est certain que le tertiaire représente en Martinique comme partout dans le monde des chiffres assez importants, mais l'industrie a aussi sa place. Deuxième point : le nombre d'établissements et d'entreprises, 21 214. Ce qui est important, ce sont les entreprises de 1 à 5 salariés. 96 % des entreprises ont moins de 10 salariés. Il y a des opportunités de créations d'emplois dans ces petites structures industrielles ou commerciales, etc. J'ai ajouté dans un troisième point : nombre d'entreprises artisanales. Chez les artisans, il y a possibilité de créer des emplois.
Mais, je reste encore ferme sur la question : c’est la production et la production seule qui crée des emplois. J’ai dégagé quelques atouts : infrastructures importantes, un secteur financier développé. Il faut relativiser, certes, je ne dis pas que tout est parfait, mais comparativement à d'autres pays, le secteur est développé. Il suffit de constater les crédits qui sont à la consommation. Le développement de la consommation, c'est quelque chose qu'on ne peut que constater. Troisièmement : un grand esprit d'entreprise et d’initiative - Je dis tout à fait la vérité - qualité des produits et consommation finale importante. La consommation finale est importante et ceci peut être un atout puisque nous parlions de l’exiguïté du marché local. C'est un marché qui peut résorber des produits locaux. Simplement - et c'est là où les conséquences d'une évolution statutaire - je crois que deux secteurs aujourd'hui dominent : le commerce et le tourisme. L'industrie représente une part plus ou moins importante, voire faible et là, il y a une piste qui est très importante surtout dans l'industrie agro-alimentaire. Tout à l’heure, M.OSENAT a posé le problème des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Il y a le problème également de la nouvelle économie. Il y a la production culturelle, la production de logiciels, la production intellectuelle. Il y a lieu de développer certains secteurs de l’économie.
Voilà les conséquences sur les échanges extérieurs, sur les ressources humaines - quelques pistes rapides - et finalement, les conséquences sur le plan de l’investissement et de la production. Il y a un point qui est fondamental si on veut organiser cela dans le cadre d'un échange et d’une coopération régionale avec les pays de la caraïbe. On peut parler de synergie entre les entreprises martiniquaises et caribéennes. On peut parler de CO-entreprises entre les deux et de ce qu’on appelle les investissements directs à l’étranger, croisés entre certains pays de la caraïbe et la Martinique. Ce sont des pistes très importantes parce qu’il y a un savoir-faire que l’on peut apporter, des capitaux de l’autre côté, le capital humain et le capital physique. De ce côté, on peut faire une production qui pourrait être utile, à la fois pour le marché local, mais aussi le marché de l’exportation.
Il y a aussi un point sur lequel je voudrais insister. Je ne mets pas en cause la thèse qui dit qu'il faut mettre l'accent sur l'offre - parce que l'industrie, c'est l'offre, le commerce, le tourisme c'est de l'offre - mais la demande, il faut la prendre en considération. Pourquoi ? Pour des raisons évidentes : niveau de vie élevé, consommation finale importante. Il faut prendre en considération cette demande ainsi que l'exigence et les besoins de cette demande pour satisfaire cette dernière. Par conséquent, une politique de communication, une politique de qualité des produits et de compétitivité s'imposent. Je pense qu’à ce niveau, il y a quelque chose à faire pour pouvoir vendre ce qu’on appelle les produits locaux sur le marché local, mais aussi que ces produits soient destinés à l’exportation.
Voilà ces quelques pistes, je dirais qu'aujourd'hui, nous avons une situation qui est la suivante : nous avons des chiffres. La question qui se pose, c'est qu'il faut traiter cette situation. Pour la traiter, il y a des batteries de mesures, mais comme le politique va avec l’économique, je crois que dans cette perspective, ces pistes méritent d'être approfondies. Il faut analyser leur limite. Il faut faire une étude comparative avec les autres pays de la caraïbe, la plus large possible, afin de savoir comment ces pays ont évolué depuis 30 ans, et dans quelle situation se trouvent-ils aujourd’hui. Par quelles difficultés ces pays sont passés ? Sur cela, je terminerai. Je vous remercie de m’avoir écouté et j’espère que j’ai apporté quelque chose à ce débat sur l’évolution statutaire et institutionnelle de la Martinique. Je vous en remercie.
