Arch. dép. Martinique 21Fi3-109

« Messié, moin pas save ça qui rivé, oti toute mounn la geôle ?» « Pa ni la geôle encore, tout St-Pierre brûlé…Pa ni Prêcheur encore, pas ni Carbet, pa ni enien… » . Ce court dialogue est celui que tint Cyparis, condamné détenu à la prison de Saint-Pierre, et paradoxalement, un des rares rescapés de la ville, avec les hommes qui le tirèrent de son cachot le 11 mai 1902. Il résume en quelques mots la catastrophe qui, le 8 mai 1902, frappa la Martinique de plein fouet.
Ce jour-là, une formidable éruption de la montagne Pelée causa la mort de plus de 25000 personnes, habitants de Saint-Pierre et des environs et raya de la carte la ville qui fut la capitale économique de la Martinique pendant près de trois siècles.
Les Pierrotins ne furent pas les seules victimes : du Prêcheur, du Morne-Rouge, du Fonds Saint-Denis, et même des communes de la côte atlantique s’étaient réfugiés des habitants effrayés par les manifestations du volcan. Bien plus, après le 8 mai, de nouvelles éruptions paroxystiques dévastèrent toute la zone (Morne-Rouge, Ajoupa-Bouillon, Basse-Pointe et Grand-Rivière).

Arch. dép. Martinique 21Fi3-31



   
Depuis le premier établissement fondé par d’Esnambuc, protégé par un fort, Saint-Pierre avait gardé le caractère de capitale commerciale, où les habitants et les négociants aimaient à résider et à se retrouver pour les affaires et pour les plaisirs. Saint-Pierre drainait l’activité du Nord caraïbe et atlantique, consacrant l’importance de cette région dans la vie sociale, économique et politique.
Le « Paris des Isles », pour reprendre l’expression employée par le comte de Caylus en 1748, connaît un dynamisme démographique considérable. La beauté du site, le climat réputé plus sain que celui de Fort-de-France militent en faveur de Saint-Pierre. Pendant l’Ancien Régime, les intendants y fixent leur résidence, pouvant ainsi mieux contrôler l’administration des affaires civiles, tandis que le gouverneur habite Fort-de-France.
Au XIXe siècle, la ville n’est pas détrônée, même si, à l’heure des grands bateaux à vapeur et de la guerre du Mexique, Fort-de-France prend de l’importance, grâce à son port plus abrité.
Dans les années 1880, Lafcadio Hearn décrit Saint-Pierre comme « la plus bizarre, la plus amusante et cependant la plus jolie de toutes les villes des Antilles françaises », avec ses maisons de pierre, ses rues aux détours inattendus, où court l’eau en permanence. Il faut cependant distinguer la physionomie du Fort, plus résidentiel et aéré, doté d’une vaste Savane, de celle du Mouillage, quartier du commerce, des ouvriers et des dockers.
Les faubourgs (Sainte-Philomène, Trois-Ponts, Fonds-Coré) et la « banlieue » de Saint-Pierre (Morne-rouge, Fonds Saint-Denis) ont, quant à eux, pris une extension considérable. L’essentiel du commerce du sucre et du rhum passe par Saint-Pierre qui, en 1902, ne compte pas moins d’une quinzaine de distilleries, alimentées par les mélasses de toutes les petites Antilles.
La vie politique tient aussi son siège à Saint-Pierre plutôt qu’à Fort-de-France : la concentration d’une population esclave en contact avec les courants venus de l’extérieur avant 1848, la forte présence d’une minorité possédante blanche, attachée à ses privilèges de caste malgré l’abolition de l’esclavage et la montée d’une élite mulâtre, la presse pierrotine et les nombreux établissements d’éducation, tout concourt à rendre le débat politique à Saint-Pierre particulièrement intense et même violent au cours du XIXe siècle. Le carnaval de Saint-Pierre, tout en permettant d’exhaler les tensions de la ville aux hiérarchies sociales très marquées, était, à la veille de la destruction de la ville, le lieu d’expression des ces luttes politiques.

Arch. dép. Martinique 21 Fi 3-41

Arch. dép. Martinique 21Fi2-33

Dès le mois d’avril 1902, une activité éruptive avait été signalée, provoquant dans la population du Nord de la Martinique un mélange de peur et de curiosité. C’est avec la coulée de boue dans la Rivière Blanche qui, le 5 mai, emporte les usines Isnard et Guérin, faisant 23 victimes, que les habitants du Prêcheur et de Saint-Pierre prennent conscience du danger potentiel. Tandis qu’environ 1300 à 1500 personnes quittent la capitale économique de la Martinique, des familles fuyant le Prêcheur et les pentes de la montagne viennent grossir la population estimée alors à 26000 habitants.
Le gouverneur Mouttet décide alors de nommer une commission d’observation du volcan, dont le premier bulletin, rassurant, ne sera publié qu’après le désastre. Depuis avril, les journaux locaux (les Antilles et les Colonies) ont publié des avis d’amateurs de sciences naturelles et de montagne, tels le professeur du lycée de Saint-Pierre, Gaston Landes. Les personnalités que l’on pouvait, sur place, requérir pour conseil étaient des fonctionnaires et des militaires, et les informations résidaient principalement dans le souvenir et les écrits suscités par l’éruption qui, exactement un demi-siècle plus tôt, en 1851, avait réveillé la montagne dont on ne se représentait pas le danger.

Au matin du 8 mai, jour de l’Ascension, vers 8 heures, une explosion se produit dans le cratère de l’Etang sec, dont le flanc était largement échancré depuis la coulée du 5 mai. Un souffle puissant, suivi en 3 minutes par un immense nuage toxique, la « nuée ardente », se répand sur la baie de Saint-Pierre.
Le 20 mai, et surtout le 30 août, une nouvelle éruption ravage le Morne-Rouge dont les habitants s’étaient réinstallés, sans que les autorités aient évalué le risque, faisant près d’un millier de victimes.
Le phénomène de nuée ardente, encore très peu connu des scientifiques, fut étudié en détail pour la première fois pour le volcan de la Pelée. L’activité de la Pelée qui se poursuivit tout au long des années 1902-1904, pour reprendre avec une nouvelle virulence en 1929 entraîna l’établissement d’un observatoire créé par Alfred Lacroix pour rassembler les données les plus précises sur les caractéristiques de ce volcanisme.
   
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